On nous annonce la fin du pétrole, une sortie possible du nucléaire, une hausse de l’exploitation du charbon en Chine, un bouleversement géopolitique avec des États-Unis devenus exportateurs de gaz. La part des énergies renouvelables dans le mix énergétique ne cesse d’augmenter. Nous attendions une révolution dans l’exploitation et l’usage des énergies.

Or, lorsqu’on réfléchit à une nouvelle donne énergétique, la question du choix des énergies ne se suffit pas à elle-même. C’est en tout cas le fil conducteur du raisonnement de Jeremy Rifkin, qui annonce l’arrivée inéluctable d’une Troisième Révolution Industrielle qui suppose un bouleversement qui va bien au-delà du simple choix des énergies.  Ses cinq piliers fondateurs remettent en cause notre conception actuelle des politiques énergétiques.

La Ière Révolution Industrielle avait fait le bonheur des villes en encourageant l’exode rural. La IIème révolution Industrielle aura renforcé le rôle de l’État, devenu garant de l’approvisionnement énergétique. Il s’est même traduit par l’avènement des pouvoirs centralisés et hiérarchiques dans le monde, les plus à même d’assurer une gestion stabilisée des ressources fossiles. Les régimes autoritaires du Moyen-Orient chargés de contrôler la manne pétrolière en sont le meilleur exemple.

Quelle instance politique et territoriale sera favorisée pendant la IIIème Révolution Industrielle ?

L’État n’est plus le seul échelon de gouvernance concerné. Il est dépassé par le haut avec  l’Union Européenne, qui s’est posée en instigatrice du mouvement de révolte, et par le bas, avec des collectivités territoriales devenues les forces vives de la mobilisation.

L’Europe : l’éternelle pionnière

Depuis quelques temps, de nombreuses voix s’élèvent pour encourager une « Europe de l’Energie ». Le constat est simple. L’Europe s’est construite autour d’un accord énergétique (la CECA). Dans un contexte où le vieux continent est en perte de repères, quel meilleur remède que de revenir aux fondamentaux et de créer des axes d’interdépendance entre États via des initiatives énergétiques ?

C’est l’Union Européenne qui a franchi le premier pas vers une nouvelle donne énergétique avec le lancement du Paquet Energie Climat et la définition des désormais célèbres 3 X 20 de l’énergie pour 2020 (développement des énergies renouvelables, lutte contre les émissions de gaz à effet de serre, promotion de l’efficacité énergétique). Une initiative très largement poussée par Jeremy Rifkin, qui parmi ses nombreuses casquettes, compte celle de conseiller de l’Union Européenne.

Si l’on en croit les mots de cet économiste visionnaire, l’Union Européenne présente « des atouts essentiels » pour la mise en place des piliers de la troisième révolution industrielle. La présence du plus grand marché intérieur au monde, avec plus de 500 millions de consommateurs constitue en effet un terreau idéal pour l’application de ses thèses. À terme, les États pourraient produire leur propre énergie par l’intermédiaire de leurs villes et sous contrôle des régions. Ensuite, ils pourraient partager le surplus d’énergie produite avec le reste des États membres, « selon une logique de réseau qui assurera la sécurité énergétique ».

L’État : pilote de la transition énergétique

Historiquement, les grandes lignes de la politique énergétique ont été tracées par l’État, au nom du bien commun. En France, le gouvernement garde logiquement la mainmise sur la stratégie énergétique nationale mais tend à transmettre de plus en plus de prérogatives à d’autres acteurs. D’autant plus que la France, puissance économique de taille moyenne, dispose d’atouts énergétiques sans équivalent ailleurs dans le monde.

Mais s’il veut rester à la pointe de l’innovation énergétique, l’État français doit tirer un trait sur sa tradition jacobine. Le gouvernement Ayrault l’a parfaitement compris en organisant un grand débat national sur la transition énergétique destiné à laisser la parole à la société civile, aux experts et aux collectivités territoriales. C’est d’ailleurs à travers des conférences-débat organisées localement dans tout le territoire que l’État compte récupérer les idées phares pour un projet de loi de programmation prévu à cet effet en automne 2013.

Loin de perdre toutes ses prérogatives énergétiques, il convient de ne pas oublier que l’État reste le seul responsable de l’actualisation du modèle de gouvernance. Mais son rôle se limite à celui d’un pilote ayant besoin de nouveaux acteurs pour faire avancer les projets énergétiques sur son territoire.

En organisant le débat sur la transition énergétique et en pleine préparation de l’acte III de la décentralisation, l’État va transmettre une grande partie des prérogatives énergétiques aux collectivités. Nous assistons en fait assez nettement à une décentralisation progressive des politiques énergétiques.

Les collectivités territoriales : la région décide, la ville exécute

Dans le paysage des collectivités territoriales, deux instances de gouvernance font figure de force : la ville et la région.

Depuis quelques années les initiatives se multiplient sur l’échelon régional : plans énergie-climat, soutiens financiers aux projets de développement des énergies renouvelables, soutien aux particuliers via les chèques éco-énergie ou des prêts à taux zéro pour des travaux d’isolation du bâtiment… Des bons points sont à distribuer à la région Bretagne, avec la démarche Ecowatt et à la région Midi-Pyrénées, avec la création d’un fonds régional carbone.

Mais le prix de l’audace revient à la région Nord Pas de Calais. C’est Jeremy Rifkin en personne, père spirituel de la Transition Énergétique, qui a pris les choses en main. Son objectif : développer les cinq piliers de la Troisième Révolution Industrielle à l’échelle régionale. Il s’agit d’une grande première dans le monde puisque jusque-là les zones d’expérimentation s’étaient limitées à un périmètre urbain.

Si l’on tient compte du fait que 70% de la consommation énergétique de l’Union Européenne a lieu en milieu urbain, nous comprenons à quel point la ville a son mot à dire en matière de transition énergétique. C’est en effet à l’échelle de la ville que se développent les smartgrids, les éco-quartiers ou les bâtiments intelligents.

Rome, Monaco ou San Antonio (huitième ville des États-Unis) ont déjà décidé d’entrer dans l’ère post-carbone. En France, les expérimentations se multiplient, avec des initiatives pionnières dans des villes aux enjeux très divers. Nous avons d’un côté l’agglomération de Perpignan (280 000 habitants) qui cherche à produire 100% d’électricité verte en 2015. De l’autre, nous avons la très médiatisée commune de Montdidier (6000 habitants) qui vise l’autonomie énergétique en cédant la gestion de l’énergie à sa régie communale. Elle s’est fixé comme objectif d’ici 2015 d’avoir 50 % de son énergie provenant de sources renouvelables (en dehors des transports).

On s’aperçoit que la troisième révolution industrielle prend plus de sens au fur et à mesure que l’échelon de gouvernance se rapproche du citoyen. L’Union Européenne pose les bases, l’État pilote les initiatives menées par les régions puis concrétisées dans les villes. Tout l’enjeu de ce grand tournant énergétique est justement d’interconnecter l’énergie entre différents acteurs politiques et de se rapprocher de celui qui va devenir l’acteur majeur des politiques énergétiques à venir : le citoyen.