La riposte européenne était devenue inéluctable face à l’invasion des panneaux photovoltaïques chinois. Mais si la nécessité de l’attaque était une certitude, la stratégie à adopter faisait moins l’unanimité. Faut-il étouffer l’adversaire par des pressions diplomatiques ou tenter une attaque surprise ? Faut-il s’inspirer des stratagèmes élaborés sous d’autres conflits solaires ou élaborer ses propres techniques de guerre ?

Dans ce deuxième volet des Solar Wars, l’Europe cherche à déployer la stratégie gagnante qui lui permettra de bouleverser le rapport de forces de l’industrie solaire européenne, jusque-là largement favorable à la Chine.

Attaquer par surprise : ouverture du front de bataille

L’histoire le retiendra : les allemands, les français, mais également les espagnols et les italiens, étaient sur un pied d’égalité pour affronter un même problème. Ils assistaient tous à l’effondrement de leur industrie solaire photovoltaïque face au dumping pratiqué par les fabricants chinois. Il suffisait alors de s’unir et d’établir un plan d’attaque pour récupérer le marché européen.

C’est dans ce contexte qu’a été créé EU-ProSun, un regroupement d’entreprises européennes de l’industrie photovoltaïque. Plus précisément, il s’agit d’une association réunissant une vingtaine d’entreprises qui représentent la plus grande part de la production industrielle des produits solaires dans l’Union Européenne et qui prétend défendre durablement les intérêts de la filière.

25 Juillet 2012 : EU-ProSun déclare la guerre solaire à la Chine en demandant officiellement à la Commission Européenne d’enquêter sur les pratiques commerciales jugées déloyales par des fabricants chinois.

L’attaque tant attendue aura donc finalement été lancée par un bataillon d’industriels sous le commandement d’EU-ProSun. Une fois la plainte commerciale déposée, la Commission européenne disposait de 45 jours pour vérifier les faits présentés et prendre une décision par rapport à l’éventuelle ouverture d’une enquête.

Cette plainte, vue initialement comme une tentative désespérée d’industriels européens en plein naufrage, a rapidement pris des proportions inespérées en prenant la Chine au dépourvu. Une plaie diplomatique avait été ouverte. Les diplomates européens disposaient alors de 45 jours pour stopper net l’hémorragie ou pour se préparer à la guerre.

Placer le dossier sur le devant de la scène diplomatique

Face à l’entente européenne affichée sur le plan industriel, l’appareil diplomatique faisait pâle figure. Vous ne serez pas surpris en aprennant que la voix de la diplomatie européenne a été monopolisée par le gouvernement allemand.

Les hostilités diplomatiques avaient déjà été lancées par le Ministre Allemand de l’Environnement Peter Altmaier en déclarant lors d’un entretien télévisé le 19 juillet qu’il comptat “examiner la possibilité d’engager une procédure pour concurrence déloyale contre la Chine“.  Le lendemain, un porte-parole du ministre a tout de même rectifié le tir en indiquant qu’il appartenait “aux entreprises de la branche d’initier une procédure auprès de la Commission européenne”.

Le dossier du solaire s’est logiquement refroidi pendant les congés de la classe politique du mois d’Août. Et c’est la chancelière Angela Merkel elle-même qui a rouvert le bal diplomatique en ravivant les velléités lors d’une visite en Chine le 31 Août. Elle n’a pas hésité à adopter un ton défiant en exhortant la Chine de faire des concessions si elle voulait éviter l’ouverture d’une enquête auprès de la Commission Européenne. Derrière ces mots mesurés se cachait un véritable ultimatum.

La voie diplomatique avait alors fait son chemin en portant le sujet sur le devant de la scène et en étouffant les tensions entre Etats. Le conflit pouvait alors éclater par industries interposées et avec la médiation de la Commission Européenne.

6 Septembre 2012 : la Commission Européenne décide finalement de lancer une enquête sur les pratiques commerciales des producteurs chinois.

Avant de se lancer sur le terrain de bataille, il est bon de ressortir les livres d’Histoire et de relire d’anciens récits de guerre sur des conflits comparables. Cela permet de retenir les bonnes stratégies à adopter ou encore d’éviter de commettre les mêmes erreurs que dans le passé.

S’inspirer du modèle américain : la bataille de Washington

Il se trouve que l’Union Européenne n’est pas la première à avoir affronté l’empire du photovoltaïque chinois. Il suffit de traverser l’Atlantique et de se placer quelques mois en arrière pour trouver une initiative similaire.

En effet, c’est fin 2011 et aux Etats-Unis que la filière américaine de SolarWorld, un producteur allemand de panneaux photovoltaïques, a demandé au département américain au Commerce de lancer une investigation sur les pratiques commerciales des entreprises chinoises agissant sur le marché américain des panneaux et des cellules photovoltaïques. Début Novembre 2011, le département américain au Commerce annonçait de façon officielle l’ouverture de l’enquête.

SolarWorld est un fournisseur de produits de technologie photovoltaïque haut de gamme à base de silicium cristallin. Il s’agit de la même entreprise qui quelques mois plus tard allait se trouver à la tête du consortium EU ProSun pour demander la réalisation d’une enquête similaire sur le sol européen. Les coïncidences ne s’arrêtent pas là puisque SolarWorld avait également été soutenue par d’autres entreprises, cette fois-ci américaines, lors du lancement de l’enquête.

Après une longue enquête, le département américain du commerce vient de confirmer ce Jeudi 12 Octobre l’application d’une taxe à l’importation des produits solaires chinois pouvant aller jusqu’à 250%. Cette mesure coup de poing qui avait déjà été annoncée depuis quelques semaines entrera en vigueur dès le mois de Novembre 2012.

La réussite de la contre-attaque menée sur le sol américain permet aux européens de ne pas se lancer en terre inconnue et d’affronter la bataille en sachant qu’il est possible de retourner la situation.

Ouvrir un deuxième front de combat : la technique de la fourchette

Mais attention, la querelle entre la Chine et les Etas-Unis n’est pas comparable à l’ampleur du conflit engagé entre Bruxelles et Pékin, considéré comme le plus grand conflit commercial jamais déclenché, avec la dispute d’un marché évalué à 20 milliards de dollars. Retournons donc sur le sol européen.

En y regardant de plus près, les sanctions prises par Washington s’appliquent à deux accusations bien distinctes : les pratiques de dumping des producteurs chinois et les subventions abusives allouées par le gouvernement de Pékin.

L’enquête ouverte le 6 Septembre par la Commission Européenne ne portait que sur le premier volet. Face au succès de l’initiative outre-Atlantique l’ouverture du deuxième volet de l’enquête n’était qu’une question de temps.

25 Septembre 2012 : l’association EU ProSun dépose une nouvelle plainte auprès de la Commission Européenne pour dénoncer les subventions accordées par le gouvernement chinois à leurs fabricants de panneaux photovoltaïques. Milan Nitzscke, président d’EU ProSun précise que l’enquête est destinée à éviter que ces “subventions illégales” ne permettent à la Chine de “prendre le contrôle du marché du solaire en Europe et au niveau mondial”.

Aux échecs, le cheval constitue une arme redoutable. Son déplacement en L lui confère un effet de surprise certain mais c’est surtout la technique de la fourchette qui le rend redoutable. Cette technique consiste à menacer simultanément le roi et une autre pièce de l’échiquier. L’adversaire est alors obligé de bouger le roi et d’accepter de se faire manger l’autre pièce.

En s’attaquant aux subventions accordées par le gouvernement chinois, l’industrie du solaire vise le roi. Mais cela lui permettra peut-être de manger l’autre pièce menacée : les producteurs de panneaux solaires chinois…

Ce deuxième épisode aura donc été riche en rebondissements. Il est trop tôt pour dire si l’Europe a choisi la stratégie gagnante mais on peut désormais affirmer qu’elle aura réussi à trouver une stratégie gagnante lui permettant de bouleverser le rapport de force.